Texte Giulia Turati

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit
jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée.
Charles Baudelaire

La vision semblerait être le sens qui prime et prédomine dans l’humanité à l’heure de Snapchat, où le profane est sublimé en icône. Clips, photographies ou photomontages sont omniprésents, imprescriptibles et pourtant vains, dépourvus de toute profondeur. Ils saturent notre champ de vision réduisant au plus petit dénominateur la charge de sens et de signification des images mêmes. Créer des images nécessite alors la plus grande attention. En faire de l’art, d’une grande discrétion et finesse car il ne s’agit pas seulement de donner à voir les couches indécelables de ce qui nous entoure ici et maintenant, mais les placer simultanément au-delà de tout contexte et récit particulier. Les œuvres de Muriel Joya émergent à cette intersection, au seuil du sensible et de l’intemporel.

L’artiste se sert de la photographie pour camoufler les ressemblances de l’image avec le réel, tout en forçant les discordances de sa représentation. Muriel Joya met alors en scène des paysages incertains et difficilement localisables, imaginés mais non fantasmés.

Dans Apesanteur (2012) l’horizon est bas et lourd, l’air dense. Un voile – du papier japonais – voltige reproduisant des formes indéchiffrables tel un nuage artificiel. L’artiste nous propose une nature abrupte qu’on imagine prise dans ses éléments les plus primitifs et hostile à toute présence humaine. Pourtant cet artefact résiste, suspendu dans le ciel et soumis aux vents et à la pluie qui en décident la trajectoire. Ces vues, montrées séquentiellement, proposent au visiteur un montage qui cristallise la durée de cette danse, ou – en négatif – de cette chute. Ces images figent l’instant fugace, la profondeur des choses et leur durée.

Poussant ultérieurement les recherches dans cette direction, Muriel Joya crée Continuum (2017). Ici nous faisons face à un paysage intérieur qui prend la forme physique d’entrées de grottes. Déclinées comme un motif répétitif et pourtant varié, ces images ne sont pas le résultat d’une mise en scène bien orchestrée, mais d’heures de « chasse » sur internet pour trouver les visuels les plus appropriés. Recadrées, passées en noir et blanc, ces vues de roches se construisent désormais autour d’un vide, celui de la cavité mystérieuse des grottes choisies. La technique d’impression stratifiée donne au centre de l’image une profondeur tridimensionnelle et une absence totale de nuances. Ces brèches ont un attrait magnétique sur le regard : elles sont à la fois abri (la grotte accueille, protège) et danger (la noirceur de la cavité est naturellement le symbole de l’inconnu et du risque). Les entrées sombres condensent les émotions les plus profondes et anciennes : elles sont le seuil d’une zone de confort intérieure, elles sont introspectives et marquent une distance volontaire avec un extérieur clair et lisible. L’intérieur de la grotte est le siège de tous les possibles et il demeure néanmoins insidieux.

Cette ambiguïté entre ce qu’on perçoit et ce qu’on connaît, ce sentiment qui mélange maîtrise et ignorance, cette ambivalence sublime donc, est donnée à voir dans l’installation Renverser les étoiles (2017, en collaboration avec Audrey Martin). Le visiteur traverse un observatoire astronomique imaginé et imaginaire, une chambre qui pourrait être un cabinet de curiosités mais aussi le bureau d’un astronome. Sur une table, on trouve l’image d’une maison effacée par le brouillard qui lui confère un air abstrait. C’est l’observatoire de Galilée à Florence, présenté presque comme un fétiche. Sur le même plan de travail, des lentilles qui permettent d’y voir plus clair tout en déformant la vue et une machine lumineuse qui pointille sur le mur une énigme aux allures de nouvelle constellation savante. Autre part, une iconographie encyclopédique des représentations de la voute céleste à différentes époques et dans différentes cultures ; propose une vision multiple de diverses strates de savoir dans la course utopiste vers la connaissance absolue. Enfin, un ciel étoilé paisible est projeté à la verticale. Dans cet univers scientifique, le ciel n’est pas connu ni familier mais reste infini, à explorer et à rêver.

Quand Muriel Joya quitte l’image imprimée pour la production d’objets, elle bascule dans un tout autre registre. Si les photographies ont l’ambition de cristalliser ce qui ne peut pas se figer, c’est-à-dire le devenir des choses et le flux des consciences ; l’artiste crée des objets qui, loin d’être concrets et immuables, se transforment. La matière est étudiée dans ses propriétés transmutables : l’eau, le magnésium, le sable, le silicium sont manipulés physiquement via des expériences simples, mais chargées de sens. Le verre devient alors contenant hermétique d’un microcosme aride et ancestral qui se regarde par l’arrondi déformant de la surface – elle-même lentille et paroi à la fois (L’horizon et son ombre, 2015). De même, la glace pure et cristalline livre un message rassurant mais éphémère et disparaît laissant la place à l’élément dans son état liquide (So far so good, 2015). Cette œuvre à la fois graphique et matérielle, nous montre l’importance des mots dans la pratique de Muriel Joya. Les paroles sont des sentinelles intellectuelles qui, sagement dosées, ponctuent la production éminemment visuelle de l’artiste. J’aurais aimé que vous soyez ici (2015) ouvre donc la porte à un autre type d’image, plus discrète car mentale, à un produit de l’esprit qui figure l’impossibilité d’une présence physique mais dont l’idée l’évoque et la rend ainsi réalisable.

Imprimées, en trois dimensions ou évoquées, Muriel Joya crée des images métamorphiques [1] qui fascinent parce qu’elles montrent ce qui nous entoure non pas en l’exposant mais en l’effleurant. L’artiste opère ce petit décalage qui seul peut donner à voir ces espaces ambigus pris dans un temps anachronique. En un mot, l’artiste produit des images essentiellement esthétiques : à saisir dans la sphère du sensible, qui ne se conceptualisent pas car elles sont à percevoir.

Giulia Turati, 2017