J’aurais aimé que vous soyez ici

C’est parce que le principe traditionnel de la résidence d’artiste ne pouvait avoir lieu que Muriel Joya et les membres du Living Room ont mis en place un projet quelque peu singulier. De l’absence physique de l’artiste, le concept de résidence virtuelle est né, faisant alors écho au nomadisme qui caractérise le Living Room. La résidence nommée par l’artiste J’aurais aimé que vous soyez ici a lieu sur internet, à une adresse donnée, et affiche cette même phrase ainsi que la date de votre visite. Une phrase qui n’est pas sans évoquer le caractère instantané d’internet qui permet d’être dans l’ici et maintenant, partout, tout le temps. L’espace de résidence de Muriel Joya est ainsi accessible par tous dans le monde entier et à n’importe quelle heure, plaçant le visiteur au cœur de l’action. Pourtant, il reste impénétrable, à l’image des pensées et de l’espace mental, de création, absolument personnels et inaccessibles. L’impalpable, l’impénétrable, Muriel Joya a souvent essayé de le représenter. En agrandissant au maximum des photographies de personnes en transit jusqu’à flouter le détail (En attendant, 2009) ou en photographiant des sites touristiques chargés de mystère (De la Sainte Rivière au Lieu Dit, 2008-2010), l’artiste cherche à cerner ce qui est présent mais non représenté habituellement. En se plaçant en observatrice et en proposant des détournements infimes des images, elle capture ce à quoi nous ne prêtons guère d’attention.

Mais, alors que ses travaux passés étaient très ancrés dans l’image et la photographie, J’aurais aimé que vous soyez ici permet à Muriel Joya de revenir sur la scène artistique avec un regard neuf sur sa pratique. Si le lieu de la résidence est indéfini et immatériel, les œuvres réalisées au cours de cette période ouvrent son travail à l’espace à travers la sculpture et l’installation.
L’installation So far so good, “jusqu’ici tout va bien”, présente les lettres de cette phrase en anglais sculptées dans des blocs de glace et présentées au sol. Après la fonte de la glace, les lettres laissent place à des flaques. Tel un slogan publicitaire So far so good interpelle le spectateur et va droit au but. En s’éloignant de l’image pour la première fois, l’artiste travaille la matière la plus indomptable qu’il soit, l’eau. La durée du retour inévitable de la glace à sa matière première dépend d’autres éléments environnant tels que les caractéristiques du sol ou la température ambiante. Cette réflexion autour du temps qui passe nous renvoie à ses productions antérieures. En 2009, l’œuvre 16h30 Helsinki évoque déjà les notions de mémoire, de disparition et réapparition. Deux images fixes représentant le même paysage finlandais sont projetées. Alors que l’une reste inchangée, la nuit tombe sur l’autre, si lentement que l’assombrissement est très difficile à percevoir. Captive et sensorielle, 16h30 Helsinki saisit l’insaisissable et tend à représenter le passage du temps. La notion de cycle est également au cœur d’une vidéo, montrant les allers retours incessants de la mer qui sombre dans la nuit (Sans Titre, 2010). Visible uniquement la nuit depuis l’extérieur de l’exposition, la projection nous plonge dans ce paysage mystérieux en perpétuel renouvellement. Le spectateur embarque alors dans un monde hypnotique et poétique, laissant ses pensées naviguer entre mythes maritimes et préoccupations environnementales telles que le devenir des océans. Si la question du réchauffement climatique n’est pas inhérente au propos de l’artiste, on y pense à nouveau en observant la fonte des lettres de So far so good. Sans détour, « Jusqu’ici tout va bien » nous apparaitrait comme un avertissement, un constat alarmant très ancré dans le présent, mais évoquant un futur incertain. Chargé de sens, le titre So far so good, au-delà d’évoquer l’état d’esprit de Muriel Joya qui regarde sa pratique artistique avec recul et s’impose, à la fois physiquement et virtuellement dans l’espace, nous évoque la fragilité du cycle temporel.

Le deuxième projet de Muriel Joya pour le Living Room est la création de cinq « boules à neiges ». Détourné, cet objet fameux, souvenirs de vacances ou décoration de noël devient un objet à la forme organique, loin de la sphère idéale. L’eau est toujours présente mais le monument touristique a disparu pour laisser place à du sable volcanique de couleur noire. Ne résistant pas à la tentation obsessionnelle de manipuler l’objet, le spectateur observe le dépôt du sable noir qui, après chaque agitation, dessine un paysage différent. Le moment de la retombée du sable n’est pas perceptible. Pourtant quelques derniers grains forment un infime tourbillon, très fugace, avant de se poser. Ce phénomène, mini-tornade presque impalpable, fait écho à Apesanteur une œuvre que l’artiste a réalisé en 2012. Faisant flotter une feuille de papier Japon dans le brouillard, Muriel Joya cherche à capter le jeu des formes en apesanteur, poussant la réflexion sur le temps et sa suspension. Tout comme cette méduse aérienne, le sable volcanique construit dans la boule un paysage métaphorique et poétique. Intitulée l’Horizon et son ombre, l’œuvre renvoie à l’ensemble de la production de l’artiste qui accorde au paysage une importance particulière. Rocheux ou mystérieux, ce paysage noir incarnerait l’autre côté de l’horizon, celui que l’on ne voit pas, celui qu’on imagine ou rêve, déplaçant les limites de l’espace. Dessinant un paysage apocalyptique ou futuriste, la poudre noire pourrait être le résidu de tout matériau, la ruine de tout monument, les cendres de notre monde, les bribes de l’univers. Ainsi, tel un bocal de conservation, l’Horizon et son ombre conserve un petit bout de paysage terrestre ou extra-terrestre. Ici encore, c’est la notion de mémoire, la référence au passé et le traitement fondamental du temps qui nous apparaissent. La boucle temporelle est cristallisée à l’intérieur de la boule à neige. Traces du passé, du présent ou d’un futur monde extra-terrestre, elle mêle toutes les temporalités.

Pour sa résidence au Living Room, Muriel Joya creuse et repousse les limites spacio-temporelles. J’aurais aimé que vous soyez ici marque un tournant dans son travail. A travers l’installation elle évolue vers une production beaucoup plus ancrée dans le présent. Telle une archéologue poète, elle nous présente ses recherches sur la matière et donne à voir des formes directes. Alors que l’artiste réclame notre présence, ici et maintenant, elle questionne déjà, avec subtilité et poésie l’après et ailleurs. Pensant l’espace, Muriel Joya devient archéologue du futur.

Alice Santiago, 2015